Mirko était un des modérés parmi nous, les jeunes fous de cinoch et malades d'un intellectualisme très contagieux ces années-là. Il était le meilleur au fout et le seul à avoir une voiture, une ‘'coccinelle'', même si elle appartenait, officiellement à son frère.
Le bruit caractéristique de son moteur à refroidissement à air était agréable et rassurant. Neoplanta est à 70km. Une heure de route. Une heure ensemble, une heure de rigolade, de la musique, de la mono, mais on s'en foutait. On parlait, un peu littérature, films, expo Henry Moor. On parlait cul, un peu plus et on riait. Ce rire, bon dieu ce rire et encore de rire. Et le Danube ! Tout le temps à côté de nous, large, calme, étrange, mystérieux mais, proche comme un parent. Et puis notre âge de moins de 70 ans pour tous les trois ensemble dans la ‘'Gigi'', le nom donné à la coccinelle. Soleil ! Il a pu pleuvoir des trombes, pour nous il aurait fait du soleil. Il faisait soleil, il faisait beau et doux comme seulement il peut faire beau et doux à Néoplanta.
- Le pont, dit Bale, après le pont tu tournes à droite et je te guiderai. Je connais la ville et je sais où ils tournent.– Si tu sais, guide-moi, répondit Mirko, mais Ratko ne sait pas que nous arrivons. Il ne sait pas que t'as envie d'être présenté à Latuada.
– Ratko ne sait pas, c'est vrai, mais la place à côté de toi, elle est à qui la place ? Toi-même tu l'as lui accordée pour des raisons de sécurité, comme tu disais, vu qu'il louchait et qu'il pouvait te signaler les flics simultanément de gauche et de droite.
Il pouffa de rire. Mirko et moi aussi.
-Donc Ratko fait partie de la bande, il est un vrai pote, alors où est le problème. Il sera content de nous voir venus, comme ça à l'improviste.
Assis sur la place de Ratko, je vis en panneau passer à côté de nous. ‘'Chez Julichka'', une flèche vers la gauche, vers la butte, vers les remparts de la forteresse ‘'Petrovar''.
- Ecoutez, on va pas rester longtemps, il bosse là. On regarde un peu, on fait la connaissance avec les gens de l'équipe, avec Latuada si possible et on rentre, enfin on descend dans la ville et on s'éclate. On peut même rester pour la nuit, j'ai de quoi financer l'expédition. On peut aller manger et voir ce qui se passe chez Julichka, je viens de voir que la boite ne ferme qu'à six heures du mat, autant dire qu'elle ne ferme pas. Peut-être avec Ratko, s'il peut se libérer ?
On nous laissa passer sans problème et même qu'un des hommes chargés de sécurité nous cria d'afficher le collant sur le pare-brise, la prochaine fois. Mirko freina et tendit le bras à travers son vitre baissé. L'homme lui donna un que je collai de mon côté : ‘’Novia Film, Equipe ‘’ ! Deux cent mètres plus loin, un parking aménagé et caché par quelques arbres d'un terrain en légère pente : un camp romain, les tentes, les figurants en légionnaires, les armes, les drapeaux, les chevaux, les chars. Sur un plateau surélevé la camera, deux sièges abandonnés. C'était la pause ! Ratko nous vit dès qu'on franchi l'entrée du camp. Il quitta l'homme avec qui il parlait, fit quelques pas en descendant vers nous, pensions-nous, s'arrêta, hésita et tourna à gauche. La première tente sur son chemin cacha sa figure et il n'apparut plus de l'autre côté.
–Pute !, dit Mirko et cracha par terre.
–Attend, il nous a pas vus ou bien il …
– Pédé !
–Arrête, on ne sait pas si...
–T'as raison, j'arrête, il se dirigea vers Gigi, je suis dans la voiture et vous attends. Prenez votre temps les intelos.
Je m'avançai de quelques pas, je mis mes mains autours de ma bouche pour siffler plus fort.
– Oui, c'est ça, St.Louis , joue-lui ça, ironisa Mirko.
Les premier notes de St.Louis blues, c'est notre signal, notre sifflement de reconnaissance, notre logo sonore. Je sifflai aussi fort que je le pouvais. Rien. Quelques légionnaires se tournèrent vers nous mais personne ne sortit derrière la tente que nous fixions. Je répétai le signal une fois encore. Au troisième essaie j'ai eu une réponse, un sifflement de St.Louis blues. C'était Mirko. Je me tournai vers Bale qui riait. Il me fit signe, viens, on s'en va. Nous nous sommes en allés.
Quelques tables vides, un comptoir à droite vide, un verre sur le comptoir. Vide.
– Ya personne, je me tournai vers mes deux copains
– C'est assez vide, dit Mirko.
– C'est vide, confirma Bale.
– C'est vide, pour le moment. Ca va changer !
Un jeune homme apparu de quelque part, derrière le comptoir. Brun, d’origine hongroises ou tziganes ou les deux à la fois, coiffé à la séducteur film muet, les cheveux de Rudy Valentino, mais en plus noir. C'est dire. Il nous invita à choisir une des tables et nous apporta trois boissons qu'il posa devant nous. Une vodka, une lozza avec un petit verre d'eau plate et une bière dans une bouteille verte à boire sans verre. Je le regardai, non, je ne le connaissais pas, j'étais sûr de ne l'avoir pas vu avant. Bale le fixait aussi en souriant, comment sais-tu, dans son regard.
– La tournée est pour moi, dit le garçon.
La vodka devant Bale. La bouteille fut mise à côté de Mirko et la lozza et l'eau plate sans glaçons pour moi, comme nous le prenions toujours. Il n'a pas pu le savoir. Mais il l'a su et ceci au détail près.
– Te biles pas, c'est sa tournée, rigola Mirko, il prit sa bouteille et ossa les sourcilles, la bouteille n'était pas trop froide, juste comme il aimait.
Nos boissons terminées, au moment où je voulus me retourner, le chercher de regard pour commander une nouvelle tournée, j'entendis le garçon ouvrir la deuxièmes bouteille de bière, juste à côté de mon oreille et je vis nos verre vides remplacés par des pleins. Tout au long de la soirée, pas une seule fois, il ne nous laissa pas les soins de lui faire des signes ou de l'appeler, pour lui dire le classique, la même chose. Il était là au moment où nos verres et la bouteille de Mirko se vidaient.
La porte était ouverte. Rien ne bougeait sur le parking sauf que l'ombre du toit au-dessus du restaurant s'allongeait et glissais lentement vers les reflets du soleil sur la surface de Danube, au loin. Nous avions échangé quelques mots, au début et depuis nous buvions lentement sans parler ni rigoler. Personne n'entra, nous étions toujours les seuls clients dans la salle. Les tournées venaient, sans être réclamées, en silence et sans changer de cadence. Une légère brise déplaça quelques feuilles sur le gazon du parc à côté de parking. Une d'elles tomba sur la coccinelle.
– Elle est belle la Gigi, non ?
– Oui ! La feuille aussi.
– Oui.
Un courant d'air bougea légèrement le rideau rouge, en face du comptoir, qui cachait, probablement un séparé, une petite salle sur réservation, peut-être. Les tournées venaient et nous ne les comptions plus. Nous ne les comptions jamais, mais jusqu'à la quatrième ou cinquième on est au courant de leur nombre, sans les, vraiment compter mais, après ou bien vous les noter ou bien vous n'avez aucune idée. Nous n'avions aucune idée. Une de ces tournées sans aucune idée nous fut apportée comme les autres, au moment où nous terminons la précédente. Je senti une main se poser sur mon épaule.
– Bonsoir. Ça va, les garçons ?
Une femme, habillée en folklore hongrois mais de toute évidence crée par un styliste. C'était une femme énigme. Vous ne pouvez pas dire pourquoi elle est la plus sexy de toutes. Elle était la plus séduisante, la plus fatale, la plus bandante de tous ce que j'ai vu avant, côté sexe féminin, sans pouvoir dire pourquoi sans savoir si elle avait de grands yeux bleus, vers, noir, même peut-être pas si grands que ça, pas de yeux du tout, si, si, elle est venue sans une canne blanche, sans aucun chien guide, elle a des yeux magnifiques c'est sûr, comme le reste d'ailleurs, ce reste que nous n'avons pas vu, non plus, enfin si mais nous ne savions pas dire si elle était grande, brune ou blonde. Nous savions qu'elle était la plus bandante des femmes bandantes. Elle était brune, oui, la brume se dispersait lentement autour d'elle et nous pouvions la voire finalement en détail, et cette vue confirma l'effet aveuglant du premier moment. Derrière le comptoir, le Hongrois, ou le Tzigane, ou le Tzigane hongrois nous fit signe, c'est bon, les enfants, je comprends, du calme et il l'appela :
- Joulichka, on y va.
C’était, donc elle Joulichka. Nous étions chez elle, chez Joulichka. Valentino se dirigea vers le rideau rouge et d'un mouvement sec et rapide il l'envoya à gauche et à droite en sautant lui-même à côté. Nous fîmes exposés à un vent violent, étourdissant. J'ai cru que j'allais m'envoler, que j'allais être emporté par ce tschardache endiablé que cinq musiciens jouaient en s'avançant vers nous, sortant d'une petite salle qui se trouvait, en effet derrière le rideau. Je vis Bale s'accrocher à la table devant lui. Mirko sursauta et resta figé mi debout, mi assis. Les musiciens étaient des Tziganes. Leurs cheveux brillaient, la peau de leurs visages brillait, leurs yeux brillaient. Le bras du violoniste était difficile à suivre, il le bougeait à une vitesse que l'œil avait du mal à saisir. Tous les cinq sautillaient au rythme de leur musique. Tous les cinq avait des bottes souples et courtes. Ils portaient tous les cinq des roubachkas russes. Le contrebassiste portait une veste blanche, légère qui partait dans tous les sens suivant les gestes de ses bras affolés le long du cou de son instrument qu'il tournait en pirouettes, en tournant lui-même autours de lui. Dans un moment où sa veste s'envola un peu plus haut, je pu voir un revolver à la ceinture de son pantalon. Je crus : putain un colt. Mon ignorance ou ma précipitation fut vite corrigé :
-Mais, il a une Beretta le mec, gde smo mi ?
Bale cria sa question ‘'où sommes-nous", sans donner l'impression d'avoir peur de ce qu'il voyait, seulement une énorme surprise. Moi, aussi, de plus avec le doute de la réalité de ce qui se passait et le doute de notre présence dans ce moment et ici. Les Tziganes jouaient en dansant et ensemble ils formaient un tourbillon depuis lequel seule leur musique arrivait s'arracher pour nous prendre dans son propre tourbillon. Même la brillantine ne pouvait pas empêcher leurs cheveux noirs de décoller et de tomber en fouets sur leurs cous et leurs fronts. Valentino tapait les mains et les encourageait, était-ce nécessaire, d'aller plus vite, plus fort plus fou. Quand Joulichka se mit à danser autours du guitariste et même que ses pas ne furent qu'une annonce d'une danse, qu'une invitation à une danse et que ce ne fut que très brèf, au moment où elle finir par éclater de rire, Bale lança son verre de vodka, encore plein derrière lui, d'un geste à la russe, de haut de son bras tendu vers ses pieds dans son dos. Le verre se brisa, suivi du miens que je laissai tomber depuis la table. Tous les trois, nous hurlâmes :
-Toooooo !
Ils jouaient ainsi pendant une heure ou une demi-heure, dix minutes, une éternité, peut-être, et puis les Tziganes s'arrêtèrent brutalement. Ce fut si inattendu et si sec que je manquai d'air. Bale et Mirko vivaient le même supplice, ils se tenaient les cous, leurs yeux grand ouverts, ils étouffaient de vide que ce silence provoqua. Valentino nous sauva.
– Cirilica, ‘ajde, cirilica !
Les Tziganes firent une petite révérence, se dressèrent et le regard complice vers nous ils se mirent à jouer. Bien sûr, c'était la musique dite cyrillique, la nôtre. Joulichka nous servi une tournée et elle montra de son bras. Elle nous désigna la personne qui nous offrait la tournée. Nous n'étions pas seuls ? Je vis derrière nous plusieurs personnes autour d'une table, leurs verres levés : à la santé ! Nous criâmes, à la vôtre et en brisant les verres au sol nous partîmes vers eux pour une embrassade collective qui se termina avec une formation de danse, le kolo que nous dansions autours des joueurs tziganes. Valentino rapprocha nos tables qui collaient maintenant l'une à l'autre. On échangeait les rires, les mots, les tournées, on cassait les verres. Un géant, un pêcheur de Danube, se leva et hurla :
-Ce soir, c'est moi qui paye ! Personne ne paye ! Aussitôt me suis-je senti visé et je me révoltai, non, c'est hors de question. Le géant me regarda pour voir si je rigolais. Je ne rigolais pas.
-Je ne suis pas radin, moi, je t'assure. Bale me tira en arrière.
– Non, t'es pas radin, mais tu es imprudent, voilà. Ferme-la et reste assis.
Je n'ai jamais su qui a payé à l'aube de cette nuit chez Joulicka, sur les remparts de la forteresse de Petrovar. Je me souviens, seulement que je regrettais que Ratko ne fût pas avec nous.
Je descendais vers la gare Montparnasse. Tous les ans j'allais boire une lozza à ‘'La Rotonde ''. Chaque seize janvier, le jour de mon anniversaire. Depuis quarante ans. C'était aussi la date et l'endroit que nous avions choisi pour nous y retrouver si le destin allait nous séparer. Personne n'est venu.
Ma nouvelle canne était, un peu trop courte mais je marchais sans problème. St. Louise blues ! Quelqu'un sifflait les premiers tons de St.Louise blues, notre signale. Je marchais sans me retourner, je n'y croyais pas. Je n’osais pas me retourner. Le sifflement devin plus fort, insistant. Je me retournai. Ratko ! Il marchait vers moi étouffant le sourire pour pouvoir siffler. Il était imposant, il ressemblait à Orson. On se tenait dans nos bras longtemps, sans rien dire. Nous entrâmes à la Rotonde sans, toujours prononcer un mot. Le garçon vint vers nous. Un jeune, brun, d’origine hongroises ou tziganes ou les deux à la fois, coiffé à la séducteur film muet, les cheveux de Rudy Valentino, mais en plus noir. C'est dire. Il posa ma lozza et un verre d'eau plate devant moi. Il allait partir.–Ah, attendez, jeune homme, si vous ne savez pas ce que mon ami boit d'habitude, vous pouviez, tout de même, attendre sa commande, non ?
Il me regarda.
– Monsieur, vous êtes seul, monsieur.
J’ai bu mon verre. Je suis sorti et je marchais vers ma voiture. Je sifflais St. Louis blues. Je sifflais si fort que je pouvais. Quelques passants se retournèrent vers moi.
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